Pour lire toute l'histoire

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 Pendant plus d'une semaine, chaque soir, dans un mail, un épisode de cette histoire, les voici tous rassemblés ici:

d'où vient cette histoire, dans ses détails de vie de bergère?  de ma vie de prière?  elle vient authentiquement de mon passé et de ma vie quotidienne, entreméler souvenirs et rêves, vie actuelle et vie passée, rien n'est faux, mais tout est raconté autrement... parfois si proche de la réalité...

cependant, ce n'est pas du tout un reportage!

en amont: les chants à la lune, écrits en octobre 05 et le texte "voile de lin"

les commentaires reçus jour après jour par mail au sujet de ces textes sont blogués dans la version intégrale de TAHIRA sur le blog tahira2 (la version intégrale légèrement différente dans le texte, à certains endroits,  elle tient compte de toutes les versions écrites en brouillon et conservées pour donner la version finale)

 


 

des rêves colorés...

 Combien il est doux et heureux de te porter dans mes rêves, et d'être porté dans les tiens...
Je me retourne et me rendors en soupirant, je vois un très beau Machaon, il bouge imperceptiblement ses ailes, il est posé sur une grosse pivoine, je suis sûre que c'est toi, ce papillon en repos et en attente. 

(illustration personnelle réalisée spécialement pour UNDUSTRES)

J'avance doucement la main, très doucement, pour ne pas l'effrayer.
Je sais que si je bouge trop et trop vite, tu vas t'envoler. alors je te regarde, et je respire imperceptiblement au rythme du doux battement de tes ailes...

Beau Machaon, ta poudre colorée teinte mes rêves de pourpre, de bruns et d'or, couleurs chaudes. Tu continues à remuer doucement tes ailes sur la pivoine, et je retiens mon souffle pour ne pas que tu t'envoles trop vite, trop loin.

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Dans la montagne...

Je continue la route sur la montagne, avec mon Berger et le troupeau, là, je suis devant un feu de bois, je me chauffe, la pluie a cessé. Je dénoue mes longs cheveux pour les faire sécher!
Les chiens puent le poil mouillé, et se frottent à moi, m'impreignant de leur odeur, pouh! Je caresse le jeune Afa, et il me "bouffe" la main, parfois il mordille, alors je lui donne un petit coup sur la tête avec mon autre main libre "bandit!". Il accroche le bout de ma manche, je remue le bras, mais il refuse de lacher prise. Sa mère s'est roulée aux pieds de mon Berger, elle rêve en soupirant.
Parfois lorsqu'elle expulse l'air par la gueule, ses bajoues tremblent, c'est trop craquant!

Mon Berger sourit, à la lune noyé dans son halo, et à moi, il aime lorsque je suis calme et souriante, et que je le regarde, que je regarde ses yeux, que nos yeux échangent des "je t'aime".
Après souper, il m'a laissée seule devant le feu, et il est allé se faire une petite marche de reconnaissance, pour préparer le trajet de demain. Et moi, j'ai repensé tranquillement au vagabond...
Les moutons sont tous entassés en un seul paquet bien hermétique au vent et à la pluie.
Dès que mes cheveux seront secs, je m'allongerai pour dormir. Ce soir, je ne chante pas. Je prie simplement en essayant d'apercevoir au moins une étoile, une seule, c'est difficile, trop de nuages!

C'est une des fêtes de Myryam:

Seigneur, tu as tendu l'oreille aux cris de ton peuple
tu as été séduit par la beauté d'une enfant pure
et tu en as fait la mère du Sauveur

D'une humble servante, tu as fait une reine
d'une simple mortelle, ta fille
d'une fille du peuple, celle qui fait la volonté de Dieu
ta volonté
et qui est associée à tous tes projets
et à qui sont révélés tes mystères.

Oui Père, tu révèles aux petits
ce que tu caches aux sages et aux savants.

La voilà, celle que mes yeux cherchent:
Stella Matutina
Stella Maris

Qu'elle veille sur notre nuit, comme sur la nuit
de tous ceux qui habitent mon coeur

De toute sa douceur
De toute sa force
De toute sa sagesse

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Le froid et l'humidité

J'ai drôlement froid aux pieds, et mon voile de lin noir que j'ai laissé au vagabond me manque un peu, il fait de plus en plus froid, je me frictionne les bras, le haut des bras, pour faire circuler le sang et me donner un peu de chaleur.
La nuit tombe de plus en plus tôt, et les nuages nous enveloppent comme de la purée poisseuse, ce que je déteste le plus, c'est l'humidité. Là je dois dire que je suis "gâtée", humidité 100%!
Je suis heureuse de lui avoir laissé mon voile, il lui tiendra chaud au corps et au coeur sans doute! Et puis, ça ne craint rien!
Je l'ai porté longtemps, alors il est très doux, je l'ai lavé souvent dans les torrents, frotté entre deux cailloux lisses, après l'avoir passé et repassé dans la vase. Je l'ai teint chaque été pour le raviver, sinon, il serait bleu lavasse.

 

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A la bergerie

Actuellement, je suis à la bergerie, avec le troupeau. C'est un bâtiment en pierres sêches, bien imbriquées, au toit de lauzes (pierres plates) bien hermétiques grâce à la maigre végétation qui a comblé les interstices.

 

Il y a une cheminée très rudimentaire qui nous permet de faire le feu à la nuit tombée, une table en bois, plutôt bancale, des tabourets à trois pieds. On allume des bougies pour s'éclairer, lorsqu'elles sont trop petites, on refond la cire et on moule d'autres bougies dans des âmes de papier toilette, que l'on obture avec du papier alu remonté le long du tuyau en carton et que l'on certit avec un bon élastique. Je tresse une corde avec des brins de laine ou de ficelle à rôti pour faire la mèche, je la met au milieu, nouée à un gravier pour qu'elle aille bien au fond du moule. On attend que la cire ou la parafine prenne suffisamment, puis on démoule et on peut allumer la bougie toute neuve et s'éclairer à nouveau. Le soir, la traite prend un certain temps. On a au moins de quoi boire. Les agneaux sont grands à cette époque, et les brebis ont moins de lait. Leur toison a repoussé, mais pas encore assez pour qu'elles aient vraiment chaud la nuit.

On a des peaux de mouton en guise de matelas, on dort à l'étage si l'on peut dire, une mezzanine placée à deux mètres du sol, et remplie de foin, qu'on atteint par une échelle de bois, on a un peu plus chaud avec le dégagement de chaleur du bétail.

 

Il y a de toutes petites ouvertures presque carrées, de 15 centimètres à peu près de part en part dans le mur, à hauteur de visage, on peut apercevoir la lune ou quelque étoile, pas ce soir en tous cas!

(photo personnelle utilisée pour UNDUSTRES)

Je suis seule avec Afa et le troupeau. Mon Berger est redescendu avec Aheyâd pour aller faire quelques courses, un copain est venu le chercher avec son 4x4 gris acier Toyota, il le ramènera demain matin à l'aurore, qu'il a dit....

Je suis devant une assiettée de riz bien gluant au lait de brebis, toute fumante. J'ai donné les dernières croquettes molles et éventées à Afa, demain il y en aura des toutes neuves bien croquantes! On aura du pain tout frais aussi, peut-être du Beaujolet nouveau, pour les hommes, moi je n'y toucherai pas!

J'ai ma flûte, je crois que je vais nous bercer, au son de la flûte!
C'est une grande flûte noire, je la met un peu de biais entre mes lèvres et je souffle doucement, je joue lentement aussi, c'est un vieil air juif qui parle des porteuses d'eau et des fileuses, et des couseuses. Un air comme ceux des caravanes dans les vieux péplums (films). Un air pour se bercer.

Afa grogne et soupire, puis place son museau entre ses pattes. Il ferme les yeux, puis les rouvre pour voir si je suis toujours bien là? Oui j'y suis!
Il a couru tout le jour, il mordille les pattes des moutons pour un rien, eux, secouent leur membre en arrière dédaigneusement "pour qui tu te prends? C'est Bohémienne notre chien de troupeau! toi tu n'es qu'un rigolo!"
Il est fatigué, enfin, et il me laisse un peu tranquille!

Je repense au vagabond, quelle route a-t-il pris? où donc ses pas le mènent-ils? j'essaye de recomposer sa silhouette, c'est difficile, trop de brouillard dans mon esprit, alors ses yeux, oui, là c'est mieux déjà. Ma mélodie change, elle devient plus linéaire, plus douce encore, elle se pose sur toutes les poutres de la bergerie, qui sombrent dans l'obscurité, la dernière bougie s'éteint, sa flamme vacille et devient orange, la mèche fume noir.
Je m'allonge, tout en gardant ma flûte aux lèvres, je joue la nuit très calme et très brouillardeuse, je joue les larmes mélées, je joue la nostalgie des terres chaudes et brûlées. Je joue les dunes brûlantes, les pistes rouges empoussiérées, les tempêtes de sable qui cinglent et recouvrent tout, les palmeraies, là-bas tout au fond, si loin, à moins que ce ne soit mirage!
Je joue les oueds clairs et les récoltes de dattes séchant à même le sol.
Je sens le soleil me brûler, j'ai mal à la tête, un peu d'eau, une goutte, un soupçon de goutte...
Je suce et resuce mon noyau de datte, pas d'eau! C'est dur de marcher dans le sable, sans voile sur la tête, je ne veux pas tomber seule, là, à moitié route, entre rien et tout, à quelques pas de la piste, là où personne ne viendrait me chercher!
Peut-être viendrait-il me chercher, ce vagabond? parce qu'il saurait où je suis, parce que ça serait bête de se manquer! Je suis patiente, je sais attendre! La rerre est ronde, il repassera...

Ma mélodie suspendue sur une nappe de brouillard. Ma tête roule sur la peau de mouton, je souris.
Il reste un peu de miel, au fond d'un pot, dans le coffre à droite de la cheminée, si tu reviens, vagabond, disperse les dernières braises, sers-toi un bol de lait, remplis-le avec la louche, prends le dernier bout de galette et barbouille-le de miel! Et repose-toi, dors, demain il fera jour!

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Mon voile, mon mystère

J'ai un peu froid, sans mon voile, et c'est normal, la température baisse beaucoup. Il me servait à me protéger du soleil trop ardent, de la pluie trop humide, toujours trop humide la pluie!
Il me servait à protéger mon mystère extérieur et intérieur,  je le mettais sur la tête pour prier, la toile de tente du lieu saint où je parle en direct à mon Père.
C'est à cela que sert le voile dans les civilisations orientales, et dans les religions du livre, et non pour cacher la beauté des femmes aux hommes!

Ce voile porte mon mystère, mes prières, ma relation à Dieu, mon odeur et ma douceur, mes pensées et mes rêves, oui, et ceux du vagabond à qui je l'ai donné!
Si je me souviens de mon voile, je me souviens de mes danses, et de lui.

 

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Les angelures, rien d'angélique!

Mes angelures me brûlent et démangent sans cesse en particulier la nuit, lorsque je suis calme, et que je souhaiterais dormir, hélas! alors j'essaye de ne plus y penser, j'imagine que je marche dans du sable bien chaud ou alors dans la mer, sur le rivage, dans l'eau salée, juste à température du corps, en déroulant bien mes pieds depuis le talon jusqu'à la pointe. Je cours même, j'aime bien ça: courir dans l'eau, la faire gicler très haut, et m'en asperger jusqu'à être complètement trempée, les vêtements qui collent à la peau et qui deviennent moulants et transparents. Et je ris comme une enfant, je ris de plaisir simple et de sensations agréables.
Je voudrais l'apercevoir, au fond, tout au fond, qui viendrait à ma rencontre, moi courir en m'éclaboussant, et rire, et sourire, et arriver devant lui, lui sauter au cou toute mouillée, et m'y accrocher et me faire déposer délicatement sur la grève.

(montage personnel à partir d'une photo personnelle et de figurines issues du web)

 

...et me détendre les yeux clos, le soleil bienfaisant qui me réchauffe partout, sauf que l'eau salée, ça tire la peau, et ça brûle sous les vêtements. Je n'oserais pas les retirer et puis je n'oserais plus bouger tellement je serais bien.
Je suis bien dans le rêve, au chaud, presque au sec.

Et soudain Afa me lèche la main, alors je comprends qu'Aheyâd lui manque un peu, je le caresse et le rassure "mais oui, elle rentre bientôt, ne t'en fais pas..."
Mon Berger va me rapporter des chaussettes et des mouffles, et puis mon vieux Kway que j'ai oublié. J'aurai juste un peu plus chaud, je serai à peine un peu moins mouillée, et poisseuse.

 

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Le retour

Je l'attendais depuis le petit matin, mon Berger, et je me faisais du soucis!

 

Il est revenu bien tard avec son copain bien sûr, et plein de choses utiles et nécessaires pour la suite, qu'il n'a pas trouvées facilement, mais qu'il a ramenées cependant, en particulier les vêtements dont j'ai besoin, mes médicaments, de la charcuterie et des oeufs pour qu'on ne mange pas uniquement de la galette ou du riz au lait, des sucres aussi pour le thé. Il a fallu préparer à manger, ranimer un peu le feu, discuter, remercier. Le copain va rester dormir, ce n'est pas prudent de redescendre à cette heure, dans le brouillard, même en 4X4! TOYOTA!!!

Bon, c'est fini! Afa a fait la fête à sa mère, et il se sont assoupis. Les hommes aussi.

Je ne lui ai rien dit à mon Berger de mes soucis, j'ai tort, il faudrait que j'arrive à lui dire que parfois j'ai peur, que souvent, je suis humaine quand même, que j'ai des défauts, comme lui, que ne suis pas une déesse, ni de beauté, ni de raison!

Qu'il m'arrive d'être faible, et d'avoir envie d'être prise dans les bras et consolée comme une enfant... Mais ça il le sait, il le comprend, et il me serre contre lui lorsqu'il est tard le soir, et que les larmes roulent toutes seules sur mes joues.

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Le caleilh

J'ai fabriqué un caleilh avec un peu d'argile mélé à de la tourbe, enfin des herbes séchées disons, je malaxe l'argile avec un peu d'eau, pas trop parce qu'il faut qu'elle soit consistance pâte à modeler un peu molle, et je mélange avec des herbes longues sèches. En séchant ça fait comme le nid de certains oiseaux, une coque dure, presque indestructible. Je moule dans le creux de ma main, comme un petit nid, et vers les doigts, j'étire la forme, ça ressemble finallement à une grosse coque de noix, j'ajoute un petit colombin, soigneusement collé à la barbotine (mélange purée laiteuse d'argile et d'eau), de même consistance pour faire l'anse, c'est plus commode une anse, sinon, sans anse, on le met dans le creux de la main.
Je fais sécher au soleil, c'est préférable lorsqu'on peut le mettre au four du potier, mais juste pour le séchage, et pas trop rapide, sinon, ça éclate. Si l'on peut carrément le cuire, c'est alors plus solide, mais alors il ne faut pas y mélanger de la tourbe. En montagne, on se contente de terre séchée plusieurs jours au grand soleil.

Quand la pièce est bien sêche, on peut la poncer doucement en utilisant un petit débris de grès fin. Et on peut le cirer à la cire d'abeille par exemple. L'intérieur, on le remplit d'huile d'olive vierge, on peut tricher en mettant un peu d'eau au fond, mais ça ne sert à rien, car il n'y a que l'huile qui sert de combustible! On prend un bout de liège, 2 cm de diamètre environ, on le perce au milieu, et on passe la mèche de coton ou de lin ou de laine tressée (la laine ça fume! et ça pue! mais quand on a rien d'autre...) par ce trou. Auparavent on a impreigné la mèche d'huile.
On laisse dépasser un petit bout de mèche vers le haut et un long bout vers le bas. Comme pour une lampe à pétrole. On pose le liège sur l'huile dans le caleilh, le grand bout plonge dans l'huile, le petit bout est aérien, on l'allume à l'aide d'une allumette, et la flamme mange un peu de la mèche, la noircit au bout, fume un certain temps en s'étirant, puis elle se stabilise et on a un petit luminion portatif que l'on tient soit par l'anse, soit au creux de sa main.
Lorsqu'on le tient au creux de la main, la flamme éclaire le visage de dessous, comme j'ai vu un jour dans un blog, le dessin de la petit soeur d'Ankou, on aurait dit qu'elle était éclairée par un caleilh! oui!
Les ombres sont douces, la flamme ou plutôt sa lumière caresse mystérieusement le visage, c'est très beau et la danse de la flamme fait varier les formes du visage et les ombres et projète leur danse sur le mur (s'il y a un mur!).
Il ne faut pas oublier de remettre de l'huile, sinon la mèche est "mangée" et le caleilh s'éteint. Le caleilh, c'est le symbole de celui ou celle surtout qui veille dans la prière et qui intercède pour les autres, pour ceux qui n'ont plus ou pas la foi, ou qui ne peuvent plus prier ou ne savent plus! ou n'ont jamais su ou voulu.

(gif réalisé à partir d'un extrait de film personnel spécialement pour UNDUSTRES)

 

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Mes rêves

Mes rêves sont beaux, lorsque j'oublie mes angelures. Remplis de paix et d'amour serein. Des chemins se tressent dans le mystère et la patience. Il vaut mieux qu'en ce moment je continue à monter, dans la plaine, tout n'est que pluie et brumes, fumées qui retombent lourdement vers le sol.

Je fredonne Punay, cette chanson de Yupanqui:

Punay ! Punay !
Ramène-moi, ramène-moi, ma bergère perdue !

Ma bergère bien aimée du Punay,
tu t'es perdue pendant une méchante nuit,
ma voix te cherche dans le vent
et dans toute la Puna, elle te réclame.

Même s'il me faut remuer ciel, terre,
avaler vent et poussière
toute ma vie durant
pour te retrouver
Ma bergère de la Puna
je te rencontrerai à nouveau!

Punay! Punay!
rends-moi ma bergère adorée!

Chaque nuit les rêves pénètrent par la cheminée, et ils descendent doucement par le conduit, doucement pour ne pas se brûler aux paroies réfractaires, aux braises encore chaudes et à la fumée brûlante et suffocante. J'entends alors, un tout petit son, une vibration douce et tenace qui envahit la salle et grimpe le long de l'échelle meunière. Je les vois, petite fumée bleuâtre. Je perçois comme un baiser. Je vois une poudre d'or tomber en pluie devant mes paupières. Je sens une caresse sur le bout de mes doigts. En tendant mes mains, je devine les contours de lèvres qui racontent des pensées secrêtes et des mots précieux, la tendresse infinie, les frémissements retenus, la joie d'une douceur inégalée, la peur d'être dévoré d'une passion hors du commun, alors j'appelle Afa auprès de moi, il se couche contre mes jambes, et moi, je m'endors comme sur une mer légèrement houleuse qui me berce de cris de mouettes et de ressacs. Et je danse ou bien je nage, tenant par la main, celle qui est libre pour l'amitié, non plus un vagabond, mais un homme-poisson puisque je suis une sirène!

Et revenir dans la vallée?

Je voudrais bientôt, pour être un peu plus au chaud et moins à l'humidité, Mais, non, pas de suite, aux premières neiges ou alors lorsque les vols de grues seront passés!

 

Il y a encore du travail ici, ensuite les bêtes seront en stabulation et au fourrage sec quelques mois chez le copain qui les prend en charge dans sa vaste bergerie moderne de la vallée. On affinera en cave.
Mon Berger voudrait bien acheter un 4x4, un TOYOTA comme le copain! ça serait plus pratique pour lui, pour nous, pour faire les va et vient, en laissant les deux chiens dans la journée avec le troupeau, en espérant qu'aucun prédateur ne rode et ne frappe.
Mais il n'a pas le moindre premier centime pour cet achat, alors! En attendant je reste avec le troupeau jusqu'aux grands froids, voilà!

Si tu montes d'aventure vers la bergerie, vagabond, fais un signe, que mon Berger te reconnaisse. Il a la gachette facile, lorsque nous sommes à la bergerie, mais pour toi, il ferait exception!

Agite comme un oriflamme le voile noir que je t'ai donné, de sorte que personne ne te transforme en poële à marrons.

Tu m'apportes des bouquets pour orner les modestes récipients faisant fonction de vases: l'un savant, composé de roses et de jasmin, l'autre champêtre, tout en bruyères,  gentianes,  menthe fraîche, avec laquelle je prépare aussitôt un thé brûlant et très sucré, que je te verse en faisant jaillir de loin le jet bouillant dans la petite tasse, afin qu'il soit aéré, parfumé et digeste. Pendant que nous buvons à nous en brûler la langue, nous bavardons et je ris de bonheur en cet instant privilégié passé avec toi.

Tu poses sur la table devant moi une belle turquoise grossièrement taillée. Je tresse des rubans bruns, et j'enchasse ce beau caillou dans une cordelière qui servira de ceinture à ma djellaba couleur moutarde, je serai dans la paix et la joie lorsque je la porterai cet hiver. Secrêtement fière de l'ami que tu es pour moi.

Je prends ma flûte, la musique s'empare de mon souffle et de mes mains pour improviser une cacophonie agréable où se mèlent les bellements du troupeau, les aboiements et les jappements d'Afa, les sifflements du feu, le ronflement et le craquement des bûches, les soupirs du vents par les petites ouvertures. Je danse, entre la table bancale, et la cheminée dont les flammes projètent sur les murs mes mouvements et mes formes en ombres chinoises.

(graphisme personnel réalisé à partir de photo de spectacle petrsonnelle pour UNDUSTRES)

 

Lorsque la fatigue s'empare de nous, je n'ose pas te rendre au froid et à la nuit. J'affale les flammes du foyer, je disperse les braises, je place le pare-feu pour éviter un incendie accidentel.  Je prie pour nous tous à la lueur du seul caleilh, puis nous nous endormons chacun dans le coeur de l'autre pour y continuer nos rêves et nos aventures.

Au petit matin, je me lève pour m'occuper des bêtes, et préparer le petit déjeuner. Deux bouquets ornent mes pots de confiture recyclés, et sur la table, comme vipère repue se dorant au soleil, une ceinture de rubans terre de sienne tressés autour d'une turquoise de la taille d'un oeuf de pigeon.

 

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Afa, mon chien

Afa est le plus beau chiot de la portée d'Aheyâd. "Aheyâd", mon Berger l'a nommée telle, il aime ces consonnances Tahheyyât, Hayet, Aheyâd...

(graphisme personnel réalisé pour UNDUSTRES)

 

-Pourquoi tu lui as donné presque mon nom? lui ai-je demandé un jour véxée et jalouse
-Parce qu'on l'a trouvée, c'est une bohémienne, alors je l'ai appelée Bohémienne! Bien sûr que ça ressemble à ton nom, toi aussi tu es une errante.
-Elle t'est plus fidèle que moi, ai-je répondu le défi dans la voix.
-Tu te trompes, elle a le collier que je lui ai acheté et passé autour du cou .  Elle est coopérante, mais dépendante et je suis son maître. C'est tout, elle le sait, elle l'accepte, elle ne sait pas vivre autrement. Toi, tu n'as pas de collier et tu es libre, c'est librement que tu restes... non?
Je l'ai regardé droit dans les yeux et j'ai répondu clairement : "Oui!"
Puis je lui ai saisi les mains et les lui ai embrassées.

Aheyâd est une bonne bergère, qui fait filer droit le mouton.
Son fils est plus bohême pourait-on dire, il est surtout jeune et fou!
En fait Aheyâd ressemble à son maître et Afa, à sa maîtresse, normal, tel maître, tel chien!

Ce matin, mon Berger m'a dit:
-Tu n'as plus ton voile de lin?
J'ai fait non de la tête.
-Tu l'as perdu?
J'ai fait non de la tête.
-Tu l'as donné?
J'ai fait oui de la tête.
-A quelqu'un qui te tiens à coeur?
Silence...
Il a fermé les yeux pour réfléchir et puis:
-Ce vagabond, l'autre jour à la grotte?
-Oui ai-je dit en souriant
-Et il te manque?
-Oui ai-je dit doucement en baissant les yeux et en me frottant les épaules.
-Mets ton Kway que je t'ai ramené, et puis tes chaussettes et tes mouffles.
-Pour les mouffles ça attendra le plus possible, je déteste les porter, ça m'électrise les mains, c'est très désagréable.
-Tu as raison, préfère donc les angelures, c'est bien plus agréable!

J'ai mis mon Kway et mes chaussettes et les pieds me brûlent, ça va durer ainsi plusieurs jours, et ensuite pourvu que les angelures ne se réveillent pas, elles n'ont heureusement pas fissuré, c'est déjà ça!

Mon Berger m'a dit: "Je prends Aheyâd, il manque une agnelle et ce n'est certainement pas un loup ou un chien errant qui l'aura prise! Je ne sais ce qu'elles ont en ce moment les agnelles! le diable au corps! Afa gardera le troupeau, il faut bien qu'il commence un jour! Je reviens dès que j'ai retrouvé l'Agnelle, si ça ne va pas, je renvoie Aheyât vers toi et tu sauras, tu la suivras, j'espère qu'il n'arrivera rien!"
Je connais mon Berger, il est un peu triste et contrarié. Je ne dis rien; ne pas ajouter à sa peine.

J'appelle Afa, il abboie, je lui ferme la gueule "Tais-toi, tu vas affoler le troupeau!"
Je vais chercher le sac de croquettes au poulet, celles qu'il préfère, encore plus que les charognes qu'il trouve dans la montagne et contre lesquelles il se frotte de plaisir! Plaisir pour lui, pas pour moi!!!
Ces croquettes sont réservées aux récompenses pendant le dressage.
Afa comprend qu'il va travailler avec moi, il remue la queue de plaisir et de fébrilité, et je ris. Aujourd'hui c'est "sérieux", plus que d'habitude.

(retraitement personnel d'une photo réalisé spécialement pour UNDUSTRES)

 

Je m'agenouille devant Afa et je lui parle "Tu vas mener le troupeau, tu vas te souvenir de tout ce qu'on a appris", je lui murmure les ordres et lui remontre les gestes tranquillement, une sorte de révision calme. Ses yeux suivent mes bras: levé vers l'avant: "courir"; baissé, doigt pointé vers le sol: "au pied"; baissé vers le sol, la main à plat: "couché"; bras droit à l'horizontal: "droite"; bras gauche à l'horizontal: "gauche".
"Bien, alors on fait sortir le troupeau, et tu le rassembles!"
C'est la cohue comme d'habitude, avec des bèlements à n'en plus finir, passer la porte étroite, et se retrouver à l'air libre! Afa attend, les oreilles dressées, on dirait qu'il compte les moutons au passage, imperceptiblement sa tête va de droite et de gauche très rapidement.
Je l'encourage "Bien, calme, attends, jusqu'à la dernière, attends! On va les laisser prendre un peu l'air..."

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La démonstration

Afa ne se tient plus, il veut me montrer ce qu'il sait faire, il veut montrer aux brebis qu'il peut être le patron à présent.
Je me demande franchement ce que ça va donner, elles sont tellement habituées à Aheyâd, et depuis plusieurs saisons!
Mon Berger a raison de les mettre à l'épreuve!
Je m'inquiête pour cette agnelle, et pour moi aussi! Je n'avais même pas remarqué qu'elle manquait! Pourtant j'ai l'oeil! mais en ce moment, je ne sais pourquoi, je suis un peu plus rêveuse, alors des détails importants m'échappent, ce n'est pas une bonne chose en montagne!

Non, je ne pense pas qu'il faudrait laisser le bétail seul dans la journée à la simple garde des deux chiens, c'est la meilleure façon de ruiner le troupeau rapidement!

Les moutons sont tous dispersés, chacun broutant son coin. On va voir ce que tu sais faire, mon jeune Afa.
"Viens, au pied!"
Afa a compris, on dirait qu'il devine l'importance de cet exercice.
Je commande en gestuant et en sifflant, Afa court droit devant vers les bêtes. Il obéit à l'ordre de se coucher, bien, très bien! Il contourne le troupeau vers la droite et le fait se rassembler. Même manoeuvre vers la gauche. Les bêtes obtempèrent pour la plupart, certaines se font rappeler à l'ordre plusieurs fois, reprennent ce qu'elles ont donné... Afa suit les ordres avec beaucoup de fougue, se dépense sans compter, n'utilse pas trop ses crocs, il est rapide. Parfois il revient vers moi "ce n'est pas fini?" non, aujourd'hui, ce n'est plus un jeu, allez! retourne! "Cours, cours mon chien! Bien!" Il finit par les faire entrer dans l'enclos. Ouf!

(Photo personnelle de maquette)

Je le rappelle "Au pied!" et je le félicite "Bien, bien, tu es beau! c'est bien!", je le caresse et lui donne une poignée de ces merveilleuses croquettes! "Tu es un chef maintenant! elles t'obéissent! c'est bien! Tu as encore, nous avons encore beaucoup à apprendre ensemble, à progresser, mais c'est un très bon début!" et je lui parle à lui seul, avec des mots de toujours depuis qu'il est tout petit, des mots rien que pour lui: "caramou, brigandou, loutoufou".
Pendant ce temps, j'ai oublié de fermer la clôture et certaines brebis sont ressorties de l'enclos!
Peu importe, je fais la fête à mon brigand, à mon sublime Afa. C'est mon chien à moi, il est bon, il est superbe!
Il saute et jappe, il se roule dans l'herbe, il attend mes caresses, il se redresse et s'ébroue, et redresse le poil, les oreilles, la queue, il m'attrape par le bas de la jupe, il veut qu'on fasse la course tous les deux, je ne demanderais pas mieux, mais les engelures! je n'ai pas pu mettre mes tennis, non, je ne peux pas courir, désolée!

Dans une semaine peut-être! Je fais mine de partir, il s'élance, s'aperçoit de la supercherie, reviens vers moi "Et alors Tah, tu viens ou quoi?" Ben non, je ne peux pas!

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Fins de journées

Nous reprenons l'exercice plusieurs fois dans la journée. Les brebis en ont marre, moi aussi, Afa, non! Ni de l'exercice, ni des croquettes, ni de la fête que nous nous faisons mutuellement. Je suis sûre que ce soir, il va tomber comme une bûche.

Je pense à mon Berger, le soleil décline, ah aujourd'hui, je n'ai pas froid, le Kway me colle à la peau, et je suis toute transpirée. Je laisse Afa avec le troupeau, je rassemble des branchages pour allumer le feu.

Placer le papier journal froissé et un peu de fougères sèches au centre de l'âtre, après avoir repoussé les cendres de la veille. Disposer les menues branches, en faisceau tout autour, comme pour constituer l'armature d'un marabout, puis dresser des branches, mettre les bûches à portée de main. Craquer l'allumette contre le papier. Laisser la flamme le dévorer, souffler très doucement pour qu'il s'enflamme vraiment et embrase la fougère. Les branchettes craquent et explosent, des étincelles partout, je recule mon visage, pas question de me faire roussir le poil ou cramer les cheveux! Je peux commencer à placer des bûches, et le trépied pour les caler. Le tirage est excellent, le brouillard n'est pas encore tombé, je place la grille pare-flamme pour éviter que le feu ne brûle ce qui risque de passer à portée, quelque chat en vadrouille...
Je vais remplir des seaux à la citerne, je les pose près du baquet que j'ai tiré devant la cheminée. Je pense en souriant à Mickey dans l'apprenti sorcier de Fantasia! Je jette un coup d'oeil par la porte, tout est tranquille.

(reproduction de Bonnard)

Je me dévets et prends ma douche-bain, c'est un peu froid, malgré le feu vif, l'eau est froide, j'ai mis une serviette tout à coté, à rôtir près des flammes, je m'essuie frétiquement avec le tissu brûlant, ça fait du bien! Je cherche la bouteille d'huile d'olive, je m'en passe sur tout le corps, j'en enduis légèrement ma longue chevelure et je me masse doucement le cuir chevelu. Puis je refais ma tresse. Et j'enfile des vêtements propres et chauds, irradiants même. Je retourne au paturâge et j'appele Afa et le troupeau. "Taï! Taï!"
Pas de problème, pour rentrer, elles connaissent le chemin et s'y bousculent avec joie et sans presséance. Heureusement, la barrière en bois entre l'étable et la salle commune!

Bon, je vais me repayer toute seule l'affinage des fromages: leur salage, ou plutôt le saumurage, et le retournage, ainsi que la traite des quelques brebis qui veulent bien avoir du lait encore ce soir et je suppose que mon Berger rentrera à la nuit, ou demain, qui sait? sinon, il serait déjà là!

Et commencer à faire cuire le riz, plus il cuira, plus il sera moëlleux, et cancérigène à cause du lait bouilli et rebouilli! Couper aussi les tranches de pain et de jambon, commencer à prendre un accompte, des petites lichettes de jambon, par ci, par là.

Et attendre, et ouvrir mon Palm Z et taper ou plutôt cliquer au crayon bien pointé quelques lignes, sur le minuscule clavier virtuel histoire de ne pas oublier comment les mots s'écrivent, et de tromper le temps; la nuit seule ici, ça m'angoisse!
Je sais, je ne suis pas seule, toujours mon Seigneur vit dans mon coeur, et puis il y a mes amis auxquels je pense et dont je sais qu'ils pensent à moi aussi. Et puis tout ce bétail aimé, Afa, si affable! La chaleur animale...
J'ai crainte pour mon Berger, il n'est plus si jeune! J'ai confiance en Aheyâd, mais...

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Angoisse...Confiance...

Lorsque l'angoisse me prend, je préfère dormir, m'assoupir, oui "tirer le verrou" en quelque sorte!
Il est trop tard, je préfère ne pas souffrir inutilement, me demander quoi toutes les cinq minutes. Même taper sur mon clavier virtuel ne m'appaise pas.

Je ferme mon PDA. Je ferme les yeux. Face à la cheminée, au feu qui s'endort petit à petit, Afa entre mes jambes, je joins mes mains.

(photo montage réalisée à partir de photos personnelles pour UNDUSTRES)

Je pense à mon Berger, et je pense au vagabond, je les confie tous deux à Celui qui EST, qui ETAIT, et qui VIENT.
Je joins mes mains, je prie.

"Toutes les oeuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur!
Vous les anges du Seigneur, bénissez le Seigneur!
Vous les cieux, bénissez le Seigneur!
Vous les astres au-dessus des cieux, bénissez le Seigneur!
Vous lune et soleil, bénissez le Seigneur!
Et vous le feu et la chaleur, bénissez le Seigneur!"

Et là, je m'étire devant le foyer, je rouvre les yeux et je contemple le jeu des flammes dévorant les bûches.

Puis je reprends ma prière:

"Vous la fraîcheur et le froid, bénissez le Seigneur!
Vous les nuits et les jours, bénissez le Seigneur!
Vous les ténèbres et la lumière, bénissez le Seigneur!
Vous les éclairs, les nuées, bénissez le Seigneur!
Et vous toutes puissances du Seigneur, bénissez le Seigneur!"

Je repense à l'oeuvre du Seigneur dans ma vie, et dans celle de ceux que j'aime!
Combien de fois m'a-t-il retiré au piège et à la fosse, combien de fois est-il venu à mon secours lorsque je m'étais fourrée dans des histoires pas possibles! encore récemment!
Combien de fois a-t-il relevé ceux qui peinaient autour de moi, ceux qui m'avaient "portée"!
Combien de fois m'a-t-il envoyée au-devant d'autres: "tu seras mes bras, mon coeur, mon sourire, mon accueil..."

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Je repense au vagabond...

Il est tard, vraiment, ne devrais-je pas disperser les cendres, souffler la flamme du caleilh, et monter au chaud dans le foin avec Afa, cultiver nos rêves, lui tenir la main pour quelque passage ardu, c'est ce que je ressens profondément, oui, comme s'il voulait passer au-dessus d'un précipice, et qu'il ne sache pas vraiment funambuler!...alors il a besoin que je lui tienne la main, et tout dépend de la taille du précipice et de la confiance réciproque! moi j'ai confiance! il y a cette petite fille espérance qui ne veut pas mourir, oh non!

(gorges de Kefrida)

J'ai aimé qu'il monte de la plaine pour me retrouver dans l'humidité et le brouillard.
J'ai aimé ses fleurs des champs maraudées sur le chemin qui monte. J'en ai encore l'odeur sur moi!
J'ai aimé qu'il me respire, moi j'aime sentir tout ce qu'il y a autour de moi, on dit que ça a un fort rapport avec la "mère" d'être très attaché aux odeurs!

Peu importe, c'est bon de reconnaître toutes les odeurs, même s'il y a l'inconvénient d'être incommodé par des odeurs fortes et désagréables. Les bons parfums sont un plaisir de la vie!
J'espère que lorqu'il me "respire", il n'es pas trop incommodé par l'odeur de la laine mouillée des ovins, et du poil dégoulinant d'Afa!
Il faut avoir le coeur bien accroché!

Là je ris à gorge déployée! La vie de berger, ce n'est ni de la rose ni du jasmin!
Le foin a une odeur délicieuse, quand on est pas allergique au foin, bien entendu!

Mais lorsqu'il pourrit, c'est épouvantable.

Il m'a laissé un rose des sables aussi. Depuis longtemps, je n'en ai pas vue une.
La dernière s'est délitée dans un aquarium où l'avait plongé ma fille fort déçue de ne retrouver qu' un petit tas de sable à la place de ce beau joyau!

Elle est belle la rose que tu m'as apportée, vagabond. Dense, ramassée, et pleine de petits pétales, les cristaux brillent sous le soleil, je la tourne et retourne dans tous les sens pour attraper ces petits rayons.

Tu a emporté le collier de mes sourires, je t'en ai partagé beaucoup.
A la condition qu'il ne te soit pas attache, ce collier, je veux juste te tendre et tedonner la main, le temps qu'on traverse le précipice, jusqu'à l'autre versant, là tu verras...

Je voudrais tant que tu souries toi aussi, je ne veux pas me souvenir que de tes yeux, mais aussi de ta bouche, de ton sourire.
Tes départs me font toujours mal, mais pourquoi y penser?

Je danserai encore sur le bord du chemin, même s'il vente et neige, c'est encore plus beau!

Je veux lui montrer la pierre plate, celle d'où je peux voir toute la vallée, les nuits où les nuages ne me noient pas dans leur inextricable coton. Mais un autre soir, lorsqu'il repassera.

Plus les nuits sont noires et froides, plus fort brillent les étoiles au firmament, plus lumineux est le petit caleilh, lampe de la maison.

Je te mets le caleilh dans la paume de ta main droite, vagabond, fixe la flamme, elle adoucit ton visage que je vois trembler au ryhtme de la danse de la flamme. Ne bouge pas, veille sur la flamme et veille sur moi.

Je ferme les yeux et il est là, tout près, j'avance les bras en aveugle et ...
tant pis, on ne peut pas toujours s'atteindre, il y a des chassés-croisés inévitables!

"Ils s'en vont, ils s'en vont en pleurant,
ils reviennent, ils reviennent le sourire à leur bouche,
et le chant des moissons sur leurs lèvres."

"Sourires et rires, bénissez le Seigneur!
Et vous perles et turquoises, et toutes les roches, bénissez le Seigneur!
Et vous brouillards et brumes et fumées, bénissez le Seigneur!
Et vous vers luisants, coccinelles et Machaon, bénissez le Seigneur!
Bénissez le Seigneur!"

Je confie la terre et ses habitants, et tout particulièrement mon Berger à la providence et la bienveillance amoureuse de mon Seigneur...

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Décision

La nuit dernière, les grues sont passées en vols sérrés, elles ont tant crié que je n'ai pu fermer l'oeil.
Le froid arrive, l'hiver est à nos portes nous descendrons bientôt.

Ce soir, je décide de manger mon riz, et mon jambon, assez tôt, seule, sans mon Berger!
Je suis un peu triste, j'ai la gorge comme nouée et la poitrine lourde, le plexus solaire douloureux dirai-je.
Mais je ne dois pas rester ainsi sans manger. J'espère que nous remonterons à la saison prochaine. Je sais qu'Aheyâd est le meilleur chien du meilleur Berger qui existe. Je garde confiance, enfin à moitié, et de toutes façons, que puis-je faire d'autre?

Et s'il était allé dans la vallée chercher de l'aide auprès de son copain?
Ils ont retrouvé l'agnelle, et ils boivent un bon coup pour se remettre de leurs émotions. Ils ont servi une grosse pâtée à Aheyâd qui n'a pas démérité, c'est elle qui a déniché l'agnelle, dont la patte était restée coincée entre deux rochers. Heureusement que des buissons ont freiné sa chûte. Elle en sera quitte pour un bon cataplasme d'argile et une solide attèle quelques temps. Je saurai lui rabouter les tendons et lui réduire ses fractures, elle n'aura qu'à prendre patience auprès de la cheminée. Je lui porterai à manger, et je viendrai la caresser et lui parler plusieurs fois pendant la journée... Quand elle sera plus forte, je la laisserai trottiner et boitiller derrière moi. Elle deviendra ma préférée, et le mouton brun en maigrira et dépérira de jalousie! Alors je lui expliquerai la situation, avec mille caresses, et il comprendra, parce qu'il est intelligent, enfin suffisamment déja pour un mouton!

Ah les hommes! est-ce qu'il y en aura un pour penser que je suis plus que vaguement inquiète, là, moi, dans la montagne, avec ce brouillard, seule et sans nouvelles tous ces jours? A quoi il sert le radio-téléphone? on se le demande! toujours pas rentré dans les moeurs... De toutes façons, je déteste téléphoner!
Non, ils ne vont pas remonter, justement à cause du brouillard, pour ne rien risquer, et se dire que je les connais, que je les comprends, que je sais, que je suis la patience et la philosophie incarnée, que je dois être en prière à l'heure qu'il est, et que tout est dans l'ordre ainsi! Et mon Berger arrivera demain, l'agnelle sur ses épaules, tout sourire, Aheyâd dans ses jambes, il déposera doucement l'agnelle sur la table devant moi, il épongera son front, il m'expliquera à quel endroit et quel jour exactement il l'a retrouvée, il me montrera sa patte, me dira qu'il est passé chez le véto pour la faire vacciner, on ne sait jamais, qu'il a pris les remèdes qu'il avait ordonnés, en cas, mais il me demandera tout de même de préparer des cataplasmes et l'onguent, les attèles, et il me fera confiance pour la suite. Moi j'embrasserai mon héros, je caresserai la Bohémienne, je leur donnerai à manger, je m'occuperai de l'agnelle sauvée. Et tout rentrera dans l'ordre, c'est ainsi d'habitude!
Je ne comprends pas pourquoi je me fais tant de soucis! L'âge peut-être?

Je reprends ma prière:
"Vous montagnes et collines, bénissez le Seigneur!
Vous sables et déserts, bénissez le Seigneur!
Vous sources et fontaines, bénissez le Seigneur!
Vous torrents et glaciers, bénissez le Seigneur!
Vous rivières, fleuves, océans, bénissez le Seigneur!"

Je repense au vagabond, il aime les océans peut-être,
océans d'eau comme de sables, oasis et riches vallées...
Je sens ses rêves de soleil, de sable, de puits m'envahir.

"Vous plantes de la terre, bénissez le Seigneur!
Vous bêtes et troupeaux, bénissez le Seigneur!
Vous oiseaux du ciel, insectes des près, poissons des mers, bénissez le Seigneur!
Vous enfants des hommes, bénissez le Seigneur!
Vous âmes des justes, bénissez le Seigneur!
Vous saints et humbles de coeur, bénissez le Seigneur!
Vous, coeurs purs qui voyez Dieu, bénissez le Seigneur!
Bénissez le Seigneur!"

Je me suis endormie, dans les bras de mon Seigneur.
J'ai placé mon Berger et mon vagabond dans les bras de mon Seigneur.
Demain il fera jour, et l'amour qui est dans mon coeur, et l'amour de mon Seigneur pour la terre et les enfants des hommes ne seront ni vains, ni épuisés!

(Journal de rêve et de montagne...)

Tahheyyât

°°°000°°°

(graphisme personnel réalisé pour accompagner le texte traduit de Punay, blogué sur un autre site)

 

 

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Le retour dans la vallée

Notre retour est une fête.
Oui, nous avons trouvé de fameux coins d'herbe!
Et les brebis reviennent grasses, et les agneaux solides sur leurs pattes.

Le copain est arrivé avec son 4X4, et nous avons chargé tous les fromages, bien empilés.
Nous lui avons confié l'agnelle, encore faible sur ses pattes.
Elle sera arrivée bien avant nous!

Sur le chemin, on entend le tintement des grelots et des sonnailles, les aboiements d'Aheyâd et d'Afa.
J'ai mis mes plus beaux bracelets, le collier de mon arrière grand-mère, celle dont je porte le Nom!
C'est la fête, je chante, je bats des mains, je cours, je danse, je ris en descendant, je devance même mon Berger.
Je saute dans les flaques, je m'éclabousse, je lave mes pieds dans les petits ruisseaux qui clandestinent sur le cours des sentiers pierreux.

(montage personnnel réalisé à partir d'une photo personnelle et d'un détail d'insecte spécialement pour UNDUSTRES)

Mon regard s'est purifié dans la contemplation du soleil, sous les averses et la grèle.
Mes pieds n'ont plus d'angelures, mes cheveux doux et dorés flottent doucement dans la brise.
Ma peau encore brune, douce et fine, se souvient de toutes caresses.
Je n'ai plus mon voile de lin noir, mais beaucoup de souvenirs, une grande brûlure au coeur.

J'ai beaucoup parlé avec mon Berger, la tête sur son épaule, le dernier soir à la bergerie, après que nous ayons tout nettoyé, tout rangé, tout préparé pour le départ. Après que les moutons et nos chiens se soient endormis, alors que le feu nous éclairait, nous réchauffait encore.
Je lui ai dit mes difficultés, mes doutes, il m'a écoutée, il m'a rassurée, il m'a dit qu'il savait et que je pouvais compter sur lui, même si l'âge et la fatigue étaient là!
Il a le coeur éternellement jeune mon berger, il a toujours le même amour pour moi, la même confiance en moi, les mêmes yeux émerveillés. Nous avons prié et murmuré des cantiques ensemble, puis la longue nuit nous a unis.

J'ai décidé de ne plus penser qu'à la joie d'être ensemble, à la joie de pouvoir pianoter sur les claviers en rêvant au sec chaque soir, après la prière, avant d'aller dormir sous les étoiles, dans notre chambre haute, juste sous la lucarne qui n'est jamais close. A la joie de revoir mon vagabond, de l'accueillir lorsqu'il frapperait à notre porte, de lui servir le thé brûlant, à la joie de danser pour lui, à la joie de lui expliquer certains de mes secrets, tout en gardant mon mystère et en respectant le sien.

J'ai décidé que la tendresse l'emporterait sur tout.
J'ai décidé de rouvrir calmement mes bras à la vie et à sa douceur.
J'ai décidé de garder le regard vers les hauteurs, de veiller en mon coeur, avec mon Seigneur et Roi pour pouvoir accueillir toutes les

personnes qui comptent sur moi, les écouter, leur être attentive, leur répondre.

J'ai décidé de tout espérer, mais de ne rien attendre de formel de tous ceux qui me tiennent à coeur.
J'ai décidé d'accepter ce que la vie avait accompli en moi.
J'ai décidé d'accepter ce qu'elle allait faire et dont je ne sais rien encore.
J'ai souri, comme délivrée d'un poids immense.

"Je suis venu pour que vous ayez la vie en abondance.
Je ne suis pas venu pour juger, mais pour sauver ce qui était perdu.

Je donnerai gratuitement à ceux qui m'ont cherché!
Et tous mangeront à leur faim.

Je laverai ce qui est souillé
Je redresserai ce qui est tordu
Je relèverai ce qui est tombé
Je réchaufferai ce qui est froid
J'assouplirai ce qui est raide"

J'ai décidé d'aimer, d'aimer, d'aimer,
de me laisser réinventer par l'Amour...

(Fain djer'hti?
Ach men baroud?)*

Tahheyyât

°°°000°°°

*Où t'es-tu blessé.
Dans quel combat?

 


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lundi 28 novembre 2005 à 07h32 par fleurdatlas



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